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Autant en emporte le vent

Je marche dans la ville, tout comme j'y ai marché la nuit précédente, ainsi que la nuit d'avant et celle d'avant. Le paysage m'est familier: chaque endroit sombre, chaque borne-fontaine, une ampoule suspendue menaçant de rendre l'âme à tout instant et lançant ses derniers rayons stroboscopiques dans la rue fraîchement lavée par une pluie torrentielle, des commerçants préparant la fermeture de leurs boutiques, un chat voulant engager un fier duel avec un autre félin étranger au quartier, les derniers passants désertant les allées un à un, le hurlement d'un chien me fixant sur le trottoir de l'autre côté... cri d'une telle puissance que mon sang se glace. Le moindre petit détail est profondément ancré dans ma mémoire. Et je connais déjà ma destination, même si mes jambes et tout le reste de mon corps ne la connaissent peut-être pas encore. Je la connais, tout simplement parce que cela en est ainsi chaque fois.

Toujours, comme si conquis ou hypnotisé par quelque force obscure, je m’éloigne de la rue principale, le grand boulevard, les lampadaires et les vitrines lumineuses; tous ces endroits me procurant une naïve sécurité et un sentiment puéril de puissance, les gens me regardant furtivement, avec une certaine crainte, mais malgré tout ne semblant pas porter la moindre attention à mon apparence physique, la façon avec laquelle je me déplace, ou au son aigu et particulier de mes pas résonnant à l'infini, incapables de rencontrer un obstacle sur lequel ils pourraient aller s'évanouir en paix.

Mais mon esprit se met à divaguer et presque inconsciemment, j'entre dans une sombre ruelle, particulièrement étroite. Ce n'est qu'à ce moment que je reprends conscience des bruits qui m'entouraient de si près quelques instants plus tôt, à l'instant même où ils commencent à s'enfuir de mes oreilles au fur et à mesure que je m'éloigne d'eux. Je perçois chacun d'eux avec une aisance telle que je peux les visualiser très nettement, s'éteignant un à un comme des chandelles que l'on aurait placées l'une derrière l'autre, à la merci d'une brise soufflant tranquillement, mais inexorablement, sur chacune de ses victimes.

Au moment où l'obscurité totale se fait ressentir sournoisement, me sortant de ma torpeur, un frisson glacial traverse mon échine. Je ralentis mon ardeur, donnant toute mon attention à mon ouïe et je sonde les alentours. Puis je m'arrête complètement, paralysé. Pas un seul son, pas un seul mouvement; seulement un froid soudain, poignant. L'habituelle chaleur suffocante des nuits d'été évaporée puis remplacée par un vent beaucoup plus puissant et glacial. Mais c'est à ce moment que je m'aperçois qu'une faible lumière semble venir d'au-dessus de moi. La Lune, presque pleine. Bien que dans sa phase gibbeuse croissante, elle semble néanmoins manquer d'ardeur, cherchant à percer l'épais brouillard flottant très haut dans le ciel. Le peu de son faible éclat, parvenu jusqu'à moi dans une victoire partielle contre la noirceur, me permet par contre de prendre conscience de ce qui m'entoure. Toujours en restant parfaitement immobile, je fixe des papiers divers imprégnés de saleté ainsi que des journaux et magazines éparpillés çà et là. Ils ne bougent pas. Le vent que je ressens fortement contre moi ne semble pas même agir sur le moindre millimètre de mon environnement, comme s'il n'existait que pour ma simple présence. Puis, confirmant mes pensées, je vois clairement le puissant souffle envelopper mon corps comme les serres d'un rapace sur sa proie, ne faisant plus qu'un avec ce dernier, mais me réconfortant tendrement, me rassurant que je n'ai rien à craindre de lui.

Contre ma volonté, mes jambes sont irrésistiblement attirées par quelque chose. Ce ne peut être que cette force... me tirant vers elle. Ou peut-être est-ce le vent qui me pousse dans sa direction? Je n'en suis pas certain. Par contre, je suis sûr d'une chose, c'est que je n'ai plus aucun contrôle sur mes articulations qui se meuvent d'elles-mêmes.

Pour quelque obscure raison, je regarde vers le ciel et j'observe la lune un moment. A-t-elle changé? Je crois bien. Ou est-elle plutôt en train de changer... oui, lentement, elle commence à disparaître. Le brouillard s'est maintenant totalement dissipé et la voûte céleste n'est obstruée pas aucun nuage. Aucun phénomène écliptique n'est en train de se produire; j'en connais les mécanismes et peux prédire leurs manifestations à la minute près. Je sais que cet événement devrait me paraître étrange, mais il n'en est rien, son importance ne chatouillant mon esprit que pour un éphémère instant. Puis, l'obscurité est omniprésente, complète, envahissante. Aucune étoile n'est suspendue au-dessus de moi pour m'aider, me guider. Mais d'une certaine manière, je vois... et je vois qu'il n'y a tout simplement rien à voir. Mais le vent me guide, marche avec moi dans toutes les directions, interminablement, pour une durée qui m'apparaît éternelle.

À mon désarroi, l'envoûtant tourbillon me quitte sans prévenir. Puis, je me retrouve une fois de plus dans une étroite ruelle, complètement seul. Cette fois, quelques étoiles scintillent dans le ciel nocturne, mais la lune est introuvable. Je me demande toujours si je suis au même endroit, dans le même monde. Et de nouveau cette température macabre, maudite, que l'on dirait tout droit sortie des profondeurs de la terre, me donnant d'inconfortables frissons recouvrant la totalité de mon être...

Je fais demi-tour et m'apprête à partir de cet endroit sinistre, mais quelque chose me dit que rien ne se trouve dans cette direction et que toute tentative de me dérober serait en fait inutile et illogique. Alors, convaincu, je regarde une dernière fois par-dessus mon épaule et avec précaution, je commence à marcher dans cette petite ruelle déserte. De chaque côté de cette désolante allée de béton se trouvent deux murs, très hauts, qui ne semblent pas avoir de fin, tels d'infinis gratte-ciel.

Puis, je l’entends soudainement très distinctement; la source de tout. Un son régulier et distant, effrayant mais par dessus tout exquis et irrésistible. J'ai besoin de lui, oui... j'ai besoin de le voir. Comme une respiration, lente, constante, aussi précise que le meilleur des métronomes m'appelant de son aiguille hypnotisante, chuchotant dans mon oreille tendrement. Ce délicieux et mystérieux rythme...

Au fur et à mesure que ma longue et interminable marche progresse, pendant de longues minutes ou des heures, je ne sais plus, la respiration s'intensifie. Ce n'est plus un simple chuchotement sur le bord de mon oreille, cela j'en suis persuadé. Mais elle est toujours inchangée, à intervalles réguliers... trop réguliers. Néanmoins, jusque là, tout me semble parfaitement normal et complètement en ordre, jusqu'au moment où j'arrive près d'un homme assis, son dos appuyé contre le mur, supportant précairement son poids avec son bras droit posé sur une fragile poubelle d'acier un peu plus haute que lui. Sa respiration semble laborieuse mais l'homme paraît dormir d'un sommeil paisible, s'étant recouvert, pour se protéger de la température nocturne, de plusieurs feuilles de papier journal probablement récupérées un peu partout, si j'en crois la saleté qu'elles arborent de façon très éloquente. Après quelques instants passés à l'observer silencieusement, une sombre question me vient à l'esprit : il a l'air si vieux que je n'ai aucun moyen d'être certain de savoir s'il dort tranquillement ou s'il n'est pas plutôt en train d'embrasser les dernières minutes de sa triste vie.

Mais je me rends rapidement compte que cet homme n'est pas vieux du tout, qu'il est dans la mi-trentaine tout au plus, comme moi. Pour une raison que je ne peux vraisemblablement pas m'expliquer, l'homme devant moi est toujours jeune en âge mais qu'il est d'apparence monstrueusement vieille. Et comme je m'approche de lui tranquillement, il se réveille d'un seul coup, se redresse comme si une décharge électrique venait de le foudroyer et d'une voix toute naturelle, aussi calme que le sommeil dans lequel il était une seconde plus tôt, mais visiblement dérangé par ma présence, il me dit :

"N'allez pas plus loin! Combien de fois vais-je devoir vous avertir? Que devrais-je vous dire pour vous convaincre de cesser d'insister? N'osez jamais me dire que je ne vous ai pas prévenu!"

Et puis, comme si rien ne s'était passé, il retombe instantanément contre le mur, ses yeux globuleux se refermant machinalement et de nouveau, sa respiration haletante devient le seul bruit perceptible dans la nuit noire. Ses mots étranges et presque prophétiques m'ont rempli d'une telle frayeur que je m'aperçois que je tremble de tout mon corps. Malgré tout, le magnétisme irrésistible qui, pendant tout ce temps, ne m'a pas quitté me force à continuer mon chemin pratiquement à la manière d'un pantin qui ne peut prendre aucune décision sur ses propres mouvements.

Tranquillement, progressivement, l'obscurité s'estompe partiellement et laisse enfin entrevoir la fin de la ruelle. Je ne vois aucune autre issue que celle droit devant moi, une sombre mais majestueuse porte métallique semblant être sortie tout droit d'une église de style gothique du quinzième siècle. De chaque côté de celle-ci se trouvent deux très hautes grilles en acier trempé, semblant vouloir rejoindre les murs de la ruelle, beaucoup plus haut que mes simples yeux me permettent de voir. Plus je regarde attentivement les détails de cet ensemble particulier et plus d'autres éléments viennent s'ajouter aux précédents. Vraiment, il ne peut s'agir que de l'oeuvre d'un artiste formidable pour qui l'attention portée au moindre détail comptait plus que tout le reste.

J'essaie de voir au travers les complexes enchevêtrements de métal mais tout ce qui m'est permis d'apercevoir est le vide, l'abysse, comme si ce portail démarquait la fin de l'Univers. La porte elle-même semble mener au même endroit, puisque je peux pratiquement voir derrière elle en regardant par-delà la grille massive. Le tout semble flotter de manière surnaturelle sur quelque matière invisible que mes sens ne peuvent comprendre. La respiration, toujours aussi régulière, est maintenant si forte que c'en est insupportable. De la main droite, je pousse la porte et ma surprise, elle s'ouvre plutôt facilement. Je me réveille toujours à ce moment. J'ai fait ce rêve à chaque nuit pendant plusieurs semaines, ne pouvant jamais dormir d'un sommeil paisible.

Je me réveillais toujours complètement trempé de sueur et essoufflé, comme après avoir effectué un important effort physique. En allant dans la salle de bains pour rafraîchir mon visage, je ne pouvais m'empêcher, chaque fois, de me regarder dans la glace au-dessus du lavabo. L'image qu'elle me renvoyait semblait si distante, si peu naturelle... Mon visage me semblait si fatigué, même si je ne me sentais pas particulièrement épuisé. Puis, je retournais me coucher, peu réconforté mais plus détendu, du moins. Mais avant de fermer les yeux, mon réveil matin semblait m'appeler pour y jeter un regard. À chaque nuit, à cet instant précis, il indiquait exactement la même heure. Enfin, je pouvais finalement sombrer dans un sommeil qu'aucun rêve n'est jamais venu troubler jusqu'au lendemain matin.

La dernière nuit, je conclus froidement que j'en avais eu assez de toutes ces attaques nocturnes répétitives. Au lieu d'aller me coucher comme à l'habitude à cette heure du soir, je décidai de faire exactement ce que nuit après nuit j'avais fait dans ce rêve maudit. Sans aucune difficulté, par instinct ou de mémoire je ne saurais dire, je retrouvai ce quartier inconnu au coeur de ma nouvelle ville et cet endroit précis où mon rêve semblait vouloir m'attirer. Je n'eu jamais vraiment le temps de la visiter de fond en comble depuis mon arrivée quelques semaines auparavant et me diriger presque aveuglément, avec autant d'aisance, me procura un sentiment étrange de déjà-vu autre que celui causé par mon rêve. Comme en réponse au regard des gens qui me dévisageaient, je m'arrêtai pour me regarder dans la vitrine sombre d'un petit commerce et je m'aperçus qu'inconsciemment, j'eus mis les mêmes vêtements que ceux portés chaque nuit dans mon odyssée...

Enfin, je quittai donc la rue principale et un à un, le bruit de mes pas étant la seule chose pouvant être perçue par l'oreille, les vifs moments vécus dans mon rêve se répétèrent avec la même précision. Étais-je alors bel et bien réveillé? Oui, je suis persuadé que je l'étais, même si les deux états semblaient se confondre l'un et l'autre.

Au moment où mes yeux découvrirent une lune parfaitement pleine, la même brise, douce au début mais devenant beaucoup plus puissante peu après, m'emmena à l'endroit même où je savais arriver: une ruelle vide, sombre, où chaque papier recouvrant le sol resta immobile, comme dans un monde indépendant de l'ouragan enserrant mon corps tout entier. Le tourbillon me quitta et aussitôt, je levai les yeux vers le ciel. Comme je m'y étais attendu, je ne trouvai qu'un ciel rempli d'étoiles mais dépourvu de disque lunaire. Je repoussai un moment de panique en sachant que j'allais rencontrer ce même homme mystérieux, ce qui arriva sans grande surprise quelques instants plus tard.

Je me rendis alors compte pour la première fois que cette respiration aliénante avait résonné sur mes tempes et contre mes tympans depuis mon arrivée dans le quartier, se confondant parfaitement avec mes propres battements de coeur. L'homme se réveilla brusquement, se redressa puis resta parfaitement immobile, tout comme moi d'ailleurs. Il me fixa de son regard vitreux mais ne prononça pas un seul mot. Je cru sentir alors la sensation étrange d'être espionné, que l'intérieur même de mon corps était en train d'être sondé par ce regard inquisiteur. Finalement, l'homme baissa les yeux, secoua la tête d'une triste façon, presque désappointé et je sus, je ne sais trop de quelle façon, qu'il était désolé pour moi.

Sincèrement troublé, je marchai inévitablement jusqu'à ce que je ne puisse aller plus loin. Au bout de la ruelle, je me retrouvai devant l'antique et énorme portail, arborant les mêmes détails architecturaux que ceux délicieusement observés dans mes escapades nocturnes. Puis, espérant peut-être me protéger contre cette insoutenable respiration incessante, je portai les mains contre mes oreilles. Mais, bien sûr, je me rendis rapidement compte de la stupidité de ce geste qui ne me procura que panique et détresse, le bruit s'intensifiant au lieu de s'évanouir.

Je restai un long moment immobile, paralysé, sans pouvoir bouger quelque partie de mon corps que ce soit, comme s’il ne m'appartenait plus. Comme par miracle, je réussis peu après à remuer mon poignet gauche et j'en profitai, pour une raison que je ne m'explique toujours pas étant donné les circonstances plus que particulières de cette nuit-là, pour jeter un coup d'oeil à ma montre. L'heure était exactement la même que celle affichée à chaque nuit sur mon écran digital, juste avant de retourner au lit après mon rêve.

Sans avertir, la respiration s'arrêta complètement, tout d'un coup. Je pus reprendre le contrôle de mon corps et comme obéissant je ne sais trop quoi, je poussai la grande et sombre porte. Je me retrouvai alors dans une somptueuse et vaste salle remplie d'objets et sculptures dorés. Dans ce magnifique endroit, tel un sanctuaire sur lequel je ne m'attendais pas du tout tomber, pas un seul son ne se fit entendre. Le silence total. Je m’interrogeai sur l'origine de cette lumière incandescente qui éclaira la pièce, puisque je n'aperçus aucune fenêtre. Vraisemblablement, les objets semblèrent luirent d'eux-mêmes, comme animés par leurs propres sources internes.

C'est à ce moment que la porte se referma sèchement derrière moi et je la vis. La source même de cette respiration, la source de tout. Elle vint directement devant moi dans toute son affreuse splendeur, déployant sa force avec grandeur et me glaçant sur place. Aucun mot ne vint en moi pour décrire l'horreur qui se tint à quelques millimètres de moi. Une sensation de putréfaction envahit la moindre cellule de mes poumons, rendant ma propre respiration laborieuse et insupportable. Et ce rugissement pénétrant mes oreilles douloureusement, menaçant de percer mes tympans à tout instant... Je sentis - ou j'entendis, je n'en suis pas sûr - mon crâne craquer et mon cerveau voulant littéralement s'éjecter, s'enfuir de cette insupportable agonie. Toujours paralysé, je pleurai, criai, et hurlai avec toute la force qui me resta, en proie à une peur indescriptible.

Ma chambre à coucher. Comment y étais-je revenu? Je touchai mon front que je sentis brûlant. Pas la moindre goutte de sueur. Je fis de même avec mes jambes et mes pieds, mais je ne ressentis aucune sensation tactile. J'entrepris de toucher d'autres parties de mon corps, mais le résultat fut exactement le même. Je ne pus rien percevoir ni avec mes mains, ni avec la peau du reste de mon corps. Paniqué, je me regardai et mon corps était toujours là, je pus en voir chaque partie.

Je sautai hors du lit et allai directement vers la salle de bains. Je regardai dans le miroir, ce geste fait si souvent dans le passé, puis je vis mon visage. Non pas ce même faciès distant que j'avais toujours connu, mais plus vieux. Trop vieux! Les traits d'une personne âgée. Et mes cheveux... Ils avaient conservé la même longueur mais ils étaient devenus tout gris et blancs. Un vide désolant s'empara de tout mon être alors que j'observai, impassible, la triste réflexion de ma propre image, incapable de réagir d'aucune façon que ce soit. Je sus que des frissons circulaient à l'intérieur de moi, mais je ne sentis rien. Et puis, soudainement, une froide et macabre pensée apparut à mon esprit comme une illumination. Contrairement à tout le reste, je pus la sentir très clairement... Étais-je mort? Même à l'instant où j'écris ces mots, je ne le sais toujours pas.