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“Je crois que c’était un jeudi… ou peut-être un vendredi? Comment en être certain, puisque je semble avoir perdu toute notion du temps? Je sais, du moins, que c’était avant de me rendre au travail, comme à chaque matin de la semaine.

Ce fut un soleil plus qu’aveuglant qui me réveilla, ses rayons pénétrant dans ma chambre et violant mon sommeil déjà trop perturbé. Je me levai donc en sursaut, conscient du fait que j’aurais dû être debout depuis longtemps. Mais pourquoi donc les cloches digitales de mon réveil n’avaient-elles pas retenties, celles-là mêmes qui à chaque matin me donnaient envie de le projeter de toutes mes forces sur le mur de l’autre côté de la pièce? Je trouvai rapidement la réponse à cet étrange événement : l’heure indiquée sur le panneau lumineux était 1:22.

Soudain, le visage pustuleux et mal lavé de mon patron, ne voulant visiblement pas me proposer une augmentation, un sourire gratuit, un baiser ou un café, me vint à l’esprit et dès lors, je ne pus contenir une montée de violence envers ma petite boîte brun foncé qui, pour une raison obscure, avait décidé de rester muette ce matin. Ce fut avec une conviction hors du commun et plutôt sournoise que j’assénai un généreux coup de poing sur le plastique qui ne broncha pas d’un millimètre. Furieux de l’absence de résultat, j’attaquai de nouveau, de manière plus civilisée cette fois, en appuyant rapidement sur toutes les touches. À ma stupéfaction, l’heure resta exactement la même. N’acceptant pas qu’un vulgaire objet dénué de raison l’emporte sur la mienne, je décidai de mettre temporairement fin à son existence en débranchant son cordon vital. Horreur! Les chiffres rouges ne voulurent même pas disparaître.

En proie à un désarroi fort peu plaisant, je sautai donc sous la douche. M’étant préparé à recevoir une dose d’eau glaciale, je fut agréablement surpris du contraire mais ne me contentai que d’un maigre deux minutes de confort. Dépouillant un crochet de sa serviette sur ma gauche, je me redirigeai tout dégoulinant vers ma chambre, dévisageant au passage l’objet de toute mon agitation et enfilai un veston puis mon pantalon le plus vite possible, frôlant à plusieurs reprises une vilaine chute qui m’aurait sûrement fait don d’une généreuse bosse sur le lobe frontal, attribut dont je me serais volontiers passé étant donné la conférence que j'aurais dû donner ce jour-là.

Tout en essayant tant bien que mal de compléter un nœud de cravate entamé plus tôt de manière peu esthétique, je me dirigeai vers ma voiture. Lorsque je voulus démarrer, je fut paralysé d’effroi en apercevant l’horloge du tableau de bord : 1:22! Mon pied heurta la pédale de frein instantanément et j’entrepris avec réticence de jeter un coup d’œil à ma montre, geste que je n’avais apparemment pas encore fait depuis qu'elle s'était retrouvée autour de mon poignet par un vraissemblable réflexe matinal, quelques minutes auparavant. Je pus presque me voir de l'extérieur, hors de moi, la bouche béante et les yeux grands ouverts avec horreur à la vue de l'heure donnée par le petit cadran au contour argenté.

Je restai un moment pétrifié, ne sachant que faire. Par contre, mon instinct me dit alors que de prendre la voiture ne serait probablement pas une bonne idée. Mais comment me rendre au travail sans aggraver mon retard? Le taxi? Ce fut hors de question, puisque je n'avais pas de monnaie sur moi et que ma paie, de toute façon, n'aurait été déposée dans mon compte que la semaine suivante. Et de plus, une sensation franchement désagréable s'empara alors de moi... un malaise comme celui que les claustrophobes ressentent probablement sans arrêt: que tout ce qui m'entourait sembla soudainement se refermer sur moi, réduisant ainsi mon espace vital. Je fus pris d'un sentiment de vertige et renonçai pour de bon à utiliser une voiture, quelle qu'elle fut. Je songeai un instant, aussi bref fut-il, à tout simplement ne pas me rendre au travail, mais cet ephémère fantasme fut rapidement remplacé par ma conférence et instantanément, je vis tous les imposants mais non moins importants représantants assis, fulminants sur leurs chaises et prêts à partir à tout moment, rompant ainsi les contrats que notre firme avait eu tant de difficultés à obtenir.

Je décidai donc d'utiliser le transport en commun, activité que je n'avais certes pas pratiquée depuis plusieurs décennies. Combien diable coûtait l'autobus? Et le métro, existait-il encore? Je me sentis clairement désorienté face à ces questions stupides mais pourtant cruciales à cet instant. Lançant mes clés de voiture par terre, presque enragé, j'entrai de nouveau chez moi et appelai promptement l'opératrice pour avoir des informations sur la compagnie de transport locale. Composant le numéro enfin obtenu, je me sentis un peu ridicule de commencer à parler alors qu'il m'apparut soudain évident que mon interlocutrice était en fait un message pré-enregistré. Impatient, j'attendis alors les options disponibles et m'empressai d'appuyer sur celle qui me transférerait enfin à un préposé en chair et en os ou, du moins, avec lequel je pourrais réellement converser. Lorsqu'une voix rauque fort peu agréable me répondit, je commençai à lui exposer mon problème et lui demandai comment me rendre à destination. Mais la communication ne sembla se faire qu'à sens unique puisque seulement moi pus l'entendre alors qu'il ne cessa de vociférer à l'autre bout du fil, essayant sans succès de savoir si quelqu'un était en train de lui parler ou s'il ne s'agissait en fait que d'une mauvaise blague.

Pris au dépourvu, j'entrepris de quitter la maison avec courage et de me diriger vers le seul arrêt de bus que je connaissais de mémoire, celui devant lequel il me faisant tant plaisir de passer l'hiver par tempêtes ou temps froid insupportable, arrêt où des dizaines de personnes frigorifiées s'entassaient chaque matin, attendant péniblement leur autobus. Heureusement pour moi, ce n'était pas l'hiver ce jour-là, mais je ne pus contenir un étrange sentiment d'infériorité d'être réduit à un passager de classe moyenne, dépendant de l'horaire chancelant et plutôt imprévisible de cette société de transport avec laquelle je venais d'avoir une première expérience très peu efficace.

Les minutes semblèrent s'écouler comme des heures alors que j'attendis patiemment en file indienne derrière plusieurs autres personnes, me sentant de plus en plus petit dans ce complet et cette chemise qui, d'ailleurs, me colla au corps grâce à l'aide déplaisante des gouttes de sueur perlant le long de ma colonne vertébrale. Je déposai ma mallette entre les jambes et détachai mon noeud de cravatte quelque peu, renouant avec une respiration instantanément beaucoup plus aisée. D'un geste prudent, voire à peine perceptible, je tapai l'épaule gauche de l'homme devant moi qui se retourna lentement. Je lui demandai courtoisement l'heure et n'obtena en guise de réponse qu'un froncement de sourcil suivi d'un regard hautain puis, visiblement ennuyé, il reprit sa position initiale sans avoir prononcé un seul mot. Je fus trop surpris et perplexe pour réagir de quelque manière que ce soit et resta bouche-bée un moment, sans bouger. Je me retournai alors moi-même, regardant la vieille dame au paisible visage derrière moi. Je fus pris d'un malaise lorsque je vis que, bien qu'elle regardait droit devant, elle ne réagit pas du tout à mes yeux interrogateurs, à mon hochement de tête et à mes bras gesticulant pour attirer son attention. Puis, soudainement, elle leva la tête et me regarda droit dans les yeux, pointant vers la gauche et me faisant signe d'avancer. Jamais je n'avais vu le bus arriver. Je suivi donc la file et montai dans le bus. Je fis comme ceux devant moi et déposai une pièce de deux dollars dans la petite boîte métallique. Voyant qu'aucune réprimande de la part du chauffeur ne se fit entendre, je poursuivis mon chemin vers l'arrière.

Je trouvai un siège libre près de la porte arrière et m'assieds tranquillement, essayant de ne pas regarder autour de moi. Après un certain temps, alors que j'étais visiblement absorbé, les yeux rivés à la fenêtre pour essayer de trouver un quelconque point de repère familier, quelqu'un me surprit en lançant un morceau de papier sur mes genoux. Je tournai la tête pour regarder l'expéditeur et vis une jeune femme qui se contentai simplement d'acquiescer d'un signe de tête et qui disparut de mon champ de vision aussitôt. Je m'empressai de regarder le papier qui, à ma grande stupéfaction, contenait toutes les directions à emprunter pour me rendre au travail. Le chemin y était clairement expliqué: l'arrêt auquel je devais descendre ainsi que les différents métros à prendre; tout y était. Personne autour de moi, assis ou debout, ne sembla remarquer ce qui venait tout juste de se passer. Je restai mystifié quelques minutes, complètement incapable de réfléchir adéquatement à la singularité de ce qui venait de m'arriver. Je pris de longues et profondes respirations, essayant de garder mon calme et toute ma tête.

Perdu dans des pensées qui tourbillonnaient furieusement dans mon esprit, je manquai presque mon arrêt et dû pousser plusieurs personnes sèchement pour pouvoir me frayer un chemin à temps jusqu'à la porte de sortie. Mais de la part de tous ceux que j'avais bousculés je n'entendis aucune protestation ni cri de consternation ou frustration et ce fut finalement sans aucune peine que je descendis de l'autobus. Je ne reconnnus pas le coin mais tout était conforme aux directives du mystérieux message. J'ai dû marcher pendant plusieurs minutes car je me rappelle parfaitement plusieurs des visages que je croisai. Je me rappelle également que personne n'avait de montre à son poignet. Et les passagers dans l'autobus? Je n'en fut pas certain mais m'en voulu de ne pas avoir porté plus attention. Du moins, de tous ceux dont je rencontrai le regard, personne n'arborait ce petit instrument, j'en suis toujours convaincu.